Ses trois amis écarquillèrent les yeux devant la machine.
Celle-ci était constituée d’une boîte cubique d’une quinzaine de centimètres (6 pouces, très exactement) de côté, pourvue de plusieurs cadrans et d’une manette.
— Il suffit de la prendre à la main, dit le Dr Grainger, de mettre les aiguilles des cadrans sur la date désirée, et d’abaisser la manette. Un point, c’est tout.
Smedley, l’un des trois amis du savant, tendit la main, prit la boîte, la souleva et en examina l’extérieur : — Et cela marche vraiment? demanda-t-il. — J’ai fait un premier essai, répondit le savant. J’ai réglé les cadrans sur la veille du jour de l’expérience,
et j’ai abaissé la manette. Je me suis alors vu — j’ai vu mon propre dos — sortant de la pièce. Ça m’a fait un très curieux effet.
— Et que se serait-il passé si vous aviez couru vers la porte, pour vous botter les fesses? Le Dr Grainger éclata de rire: — Je n’aurais peut-être pas pu, puisque cela aurait modifié le passé. C’est le paradoxe classique de tout
voyage dans le temps : que se passerait-il si quelqu’un remontait dans le passé pour y tuer son propre grand-père avant qu’il ait épousé grand-mère?
Smedley, la boîte toujours à la main, se reculait du groupe des trois autres. Il leur sourit :
— C’est exactement ce que je vais faire, dit-il. Pendant que vous discutiez, j’ai réglé les cadrans sur il y a soixante ans.
— Ne faites pas ça, Smedley! cria le Dr Grainger.
— N’essayez pas de me reprendre la boîte! dit Smedley, ou j’abaisse la manette tout de suite. Si vous me laissez le temps de parler, je vais vous expliquer ce que je veux faire.
«Je connais le paradoxe, bien sûr, et il m’a toujours passionné, parce que j’ai toujours su que j’aurais tué mon grand-père si j’en avais eu la possibilité. Je le détestais. C’était une sombre brute, un ignoble individu qui a fait un enfer de la vie de ma grand-mère, et qui a empoisonné toute l’existence de mes parents. Votre machine { temps me donne l’occasion dont je rêve depuis que je suis en âge de comprendre.»
Ayant dit, Smedley abaissa la manette.
Il y eut comme une brume estompant soudain tout... puis Smedley apparut, dans un champ labouré. Il regarda autour de lui, mais s’orienta sans mal ; s’il se trouvait bien { l’endroit où la maison du Dr Grainger serait un jour élevée, la ferme de son grand-père devait être à quinze cents mètres à peine, vers le sud. Smedley se mit en marche, à travers champs. Au passage il ramassa un morceau de bois qui pouvait faire un excellent gourdin.
Arrivé près de la ferme, il vit un jeune homme aux cheveux roux flamboyants qui fouettait un chien. — Arrêtez! cria Smedley en courant vers l’homme. — Occupe-toi de ce qui te regarde! lança l’homme, tout en continuant { frapper son chien. Smedley leva, puis rabattit son gourdin.
Soixante ans plus tard, le Dr Grainger dit, d’une voix solennelle : — Messieurs, voici la première machine à traverser le temps, la première Machine à Temps. Ses deux amis écarquillèrent les yeux devant la machine.
Fredric BROWN (1906-1972), «La Première Machine à temps»
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| Benjamin D. |





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